La Déesse Tripura

Publié par P.Vigneau

 

"La doctrine secrète de la déesse Tripura" (section de la Connaissance) a été composée en sanskrit, peut-être au Bengale, par un certain Haritâyana, vraisemblablement entre le Xe et le XVe siècle de notre ère.(Traduction de Michel Hulin - Documents spirituels - Fayard éditeur) 

 

CHAPITRE II

 

« C’est ainsi que les hommes, dans leur désir d’atteindre ce qu’ils croient être leur bonheur, se laissent paralyser par le venin du « je dois ». Hélas, sous l’empire de l’aveuglement, ils ne font que courir à leur perte ! Mais toi, Râma, tu as la chance de viser consciemment la délivrance. La réflexion en effet, est à l’origine de tout. Sache qu’elle est la première marche de l’escalier qui monte vers le Bien suprême. Sans elle, qui donc pourrait obtenir un bien quelconque ? Le défaut de réflexion, c’est par excellence la mort : Les hommes périssent à cause de lui. Celui qui réfléchit l’emporte en toutes circonstances et obtient ce qu’il désire. »

 

« La réflexion est la graine qui, en germant, produit l’arbre du bonheur. C’est elle qui exalte l’homme au-dessus de tous les êtres de la nature. C’est elle qui fait l’excellence de la création. »

 

« Heureux et mille fois dignes de louange, ceux que la réflexion jamais n’abandonne ! Par manque de réflexion, on rencontre le « je dois » et on succombe à l’aveuglement. Grâce à la réflexion, on échappe à d’innombrables dangers. Ainsi le monde a-t-il été de tout temps en proie à l’irréflexion. Et celui qui manque de capacité de réflexion, comment pourrait-il accéder à une quelconque prise de conscience ? »

 

CHAPITRE III

 

« Ecoute, Râma, je vais te révéler la cause ultime du salut. C’est la fréquentation des saints qui, en dernière analyse, entraîne la destruction de toute douleur. On dit qu’elle est le germe à partir duquel s’obtient le fruit suprême. Toi-même, c’est pour être entré en contact avec ce saint, cette grande âme qu’est Samvarta que tu es tombé dans cet état de trouble d’où procédera finalement ton salut. Seuls les saints, en effet, ont accédé à la félicité suprême et en montrent le chemin. Qui donc, privé de leur contact, a jamais pu atteindre le Bien suprême ? Même en ce bas monde il en va ainsi : de la valeur des gens avec qui on s’associe dépend celle des résultats que l’on obtient. »

 

CHAPITRE VI

 

« Le manque de confiance dans les paroles de ceux qui savent est, en ce monde, l’un de nos pires ennemis. La foi protège ceux qui ont recours à elle, comme une tendre mère protège son fils des terreurs de l’enfance. Cela ne fait aucun doute. La fortune, la gloire, le bonheur abandonnent le sot qui n’a pas confiance dans les paroles de ceux qui savent : privé de foi, il est dénué de tout. La foi est l’ordonnatrice des mondes, la foi est la vie des êtres. Comment un enfant pourrait-il continuer à vivre en n’ayant pas confiance en sa mère ? »

 

CHAPITRE VII

 

« Comme un singe, l’esprit est toujours en mouvement. Cette agitation perpétuelle de l’esprit cause le plus grand tort aux hommes ordinaires. A vrai dire, elle est la cause de tous leurs maux. Et c’est justement parce qu’elle est absente dans le sommeil profond qu’on y éprouve de la joie. »

 

« Le raisonnement indéfiniment poursuivi est destructeur, il convient de l’abandonner. Au contraire, si l’on s’appuie sur la saine raison, on obtiendra rapidement des résultats car on pourra alors se concentrer sur les moyens. »

 

« C’est pourquoi chacun doit tout d’abord déterminer, à l’aide de la droite raison et de la foi, en quoi consiste pour lui-même le Bien. Ensuite, il convient de se concentrer sur les moyens de l’atteindre. »

 

« Celui qui prend prétexte d’un échec occasionnel pour perdre toute confiance est un homme perdu, un ennemi de lui-même. Aussi doit-on, en s’armant d’un courage que viennent renforcer la foi et la saine raison, s’appliquer à mettre en œuvre les moyens qui permettent le mieux de parvenir au Bien. »

 

« Abandonne donc toute ratiocination, tout calcul intéressé et prends refuge auprès de Lui ! Il te mettra alors en possession du Bien suprême. Ceci est la première marche de l’escalier qui mène à la Maison de la Paix. Si tu la dédaignes, tu n’obtiendras aucun bien, même minime. »

 

« Les sages ne doivent diriger leur adoration que vers sa forme transcendante, dépourvue de parties. Mais celui qui en est incapable pourra se tourner vers la forme grossière qu’aura façonné son imagination. »

 

CHAPITRE VIII

 

« Un tel état ne peut être atteint en ce monde sans la grâce du Suprême Seigneur. Cette propension de l’esprit à la réflexion est le signe principal de la proximité de la délivrance. Aussi longtemps, ôRâma, que l’esprit ne s’est pas entièrement consacré à la réflexion il ne peut, en aucun cas, accéder au salut, même en usant de centaines de moyens divers. »

 

« Lorsque quelqu’un se détourne des jouissances, c’est là le premier signe de la Grâce Divine. Le second est l’absorption de l’esprit dans la réflexion. »

 

CHAPITRE IX

 

« C’est avec un esprit entièrement purifié qu’il convient de réfléchir sur la nature du Soi. Il n’est rien de visible, rien d’exprimable. Comment pourrais-je te le décrire ? Cependant, une fois que tu auras connu ta propre nature, tu connaîtras aussi celle qui est ta mère. Cette essence qui est la tienne, personne ne peut te la désigner de l’extérieur. C’est à toi de la voir par toi-même, à l’aide de ton esprit préalablement purifié. »

 

« Il (le Soi) est révélé à tous, depuis les dieux jusqu’aux animaux, mais ce n’est pas la lumière physique qui Le révèle. Partout et toujours manifeste pour chacun, il échappe à la pensée. Qui donc, en quel lieu, à quel moment serait capable de le décrire même partiellement ? C’est comme si l’on demandait à quelqu’un de vous montrer vos propres yeux. On n’a pas besoin d’un instructeur pour cela. »

 

« Il ne convient pas d’aller au loin pour le trouver : c’est en demeurant sur place qu’on l’a constamment à sa disposition. Il ne faut pas raisonner pour le connaître ; c’est lorsqu’on ne raisonne pas qu’il se manifeste. Qui donc réussira à rejoindre l’ombre de sa propre tête en courant après elle ? De même qu’un petit enfant peut voir mille choses reflétées dans un miroir immaculé sans soupçonner la présence même du miroir, de même les gens perçoivent le reflet des mondes dans le grand miroir de leur propre Soi et ne discernent pas le Soi Lui-même, faute d’être instruits à son sujet. »

 

« Ainsi l’homme qui n’est pas informé de l’existence de l’espace perçoit bien le monde visible mais non l’espace, son substratum. Prends bien soin de noter cher époux, que l’univers est fait de la Connaissance et du connaissable. Or, la Connaissance est auto-établie, puisque sans elle rien n’existerait. Elle s’impose d’elle-même, sans le secours des moyens de connaissance droite, car ces derniers  ne sont eux-mêmes connus qu’à travers elle. Originellement établie, son existence n’a pas à être démontrée : c’est Elle au contraire, qui est l’âme de toute démonstration. »

 

CHAPITRE X

 

« Les nœuds ont été noués par dizaines de millions sur la corde de l’égarement et cette corde n’est autre que la méconnaissance de notre propre nature. Partout où existent ces nœuds faits de méprise se rencontre la conviction erronée que le Soi est identique au corps. Et de là procède le cours du monde, auquel il est si difficile de s’opposer. »

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« Un autre nœud consiste à croire que le monde, pourtant fondé sur la manifestation, n’a pas la nature du Soi. D’autres nœuds encore sont constitués par l’idée d’une différence entre l’âme individuelle et le Seigneur, ou entre les âmes individuelles elles-mêmes. »

 

« Ces croyances se sont formées dans un passé immémorial et ont été sans cesse réactivées. C’est pourquoi elles se présentent sous la forme de nœuds. La délivrance n’est pas autre chose que la rupture de ces nœuds dans lesquels les hommes sont enserrés. Cesse donc de chercher à atteindre ce domaine en fermant les yeux ! Il est ta nature propre elle-même. Il est l’indépassable Conscience Absolue. Il est la surface du grand miroir où vient se refléter le cours du monde dans toute sa diversité. »

 

« Débarrasse-toi de ce nœud implanté en toi et consistant à croire qu’ « il faut d’abord contrôler l’activité mentale pour voir ». Dénoue aussi cet autre nœud, bien serré, en forme de « je ne suis pas cela ». Contemple alors le Soi partout présent et débordant de félicité. Vois l’univers entier reflété dans le Soi comme en un miroir. Cesse enfin de cultiver l’idée même que « le Soi est toutes choses » et, adhérant intérieurement à ce qui reste (la Conscience Pure), installe-toi paisiblement dans ta propre essence. »

 

 

CHAPITRE XII

 

« Ecoute Rama, l'immémoriale illusion au sujet de l'univers consiste à méconnaître sa réalité et elle revêt l'aspect d'une croyance massive; vois la manière dont chacun, méconnaissant le Soi, le confond avec le corps. Et pourtant quelle commune mesure y a-t-il entre la chair, le sang et les os, d'une part et le Soi fait de Pure Conscience, d'autre part ? Seule une telle croyance massive permet d'expliquer cette assimilation et sa persistance au-delà même de la découverte (théorique) du Soi conscient. Le monde n'apparaît comme réel qu'en fonction de cette croyance et pour dissiper une telle illusion tenace, il convient de renforcer la croyance opposée. L'univers apparaît à chacun tel que sa propre croyance le lui présente. »

 

CHAPITRE XIII

 

« Le monde prend le visage même de la croyance que l’on projette sur lui. Si tu crois fermement qu’il n’est que vacuité, il t’apparaîtra aussi vide que le pur espace. Une croyance, à condition de n’être jamais reconnue comme fausse, devient permanente. S’identifiant à cela même qu’elle pose, elle devient vraie. »

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« Tu vois bien que le monde n’est que la croyance que nous projetons sur lui. A l’instant même où cette croyance disparaît il se dissout. Apprends donc, prince, que la vie n’est qu’un songe et cesse de pleurer. Comprends que tes rêves c’est toi-même qui te projettes sur l’écran de ta propre conscience, toi-même encore qui, dans la vie éveillée, te projettes sur l’écran de cette même conscience. Réalise que tu es Pure Conscience et rejoins au plus vite le plan de la suprême félicité. »

 

CHAPITRE XIV

 

« Le principe de la manifestation doit donc être la pure action de manifester en sa plénitude indivise. C’est pourquoi la plénitude englobe l’existence de l’espace et du temps qui ne sont manifestés que par elle. Tout ce qui est manifesté, intérieurement ou extérieurement, est inclus d’avance dans cette essence même de la manifestation. »

 

« Cette pure essence de la lumière, en laquelle le monde entier est comme résorbé, se manifeste librement à l’intérieur d’elle-même, partout et toujours. »

 

« Elle est la Suprême Conscience, la Grande Déesse Tripura. C’est Elle que les védantins appellent Brahman, les vishnouïstes Vishnou, les shivaïstes Shiva, les çaktas Shakti. Quant aux éléments dogmatiques que les uns et les autres surajoutent à cette pure essence, ils sont de peu d’importance. Tout ce qu’Elle manifeste demeure contenu en Elle, comme les reflets dans le miroir. Pour Elle, l’action de manifester une forme particulière quelconque est adventice. La forme manifestée, en revanche, est totalement immergée en Elle et n’a pas, en dehors d’Elle, davantage d’existence que la cité reflétée dans le miroir. »

 

« Aussi est-ce de manière spontanée, par la surabondance même de sa liberté et sans avoir recours à un quelconque matériau, qu’Elle fait apparaître dans le miroir de sa propre essence uniforme la prodigieuse variété des êtres mobiles et immobiles. De même que l’unité du miroir n’est en rien compromise par la diversité de ce qui se reflète en lui, de même l’unité de cette puissance de récollection qu’est la Conscience, n’est en rien compromise ou altérée par le foisonnement des apparences cosmiques. »

 

« Quand la Pure Conscience indivise, semblable en cela au miroir qui reflète le vaste ciel, prend l’initiative de s’apparaître à Elle-même comme extérieure à Elle-même, cette première effusion prend le nom d’ « inscience » (avidya). Cette manifestation à la faveur de laquelle la plénitude originelle semble se fissurer est appelée « le phénomène de l’extériorité ». L’aspect de non-égoïté qu’il présente résulte d’un certain retranchement opéré sur la plénitude du « Je » absolu. On le nomme le « Non-développé » ou « la Puissance de Matérialité ».

 

« C’est ainsi que la Suprême Conscience, après avoir suscité le phénomène de l’extériorité, se prend au jeu de la création, tout en restant le témoin de ses propres opérations. Au commencement, sous l’aspect de la Déesse Tripura, Elle a produit l’embryon d’or, le Dieu Brahma. Celui-ci à son tour, a créé mentalement notre univers. Mais la Pure Conscience du « Je » demeure l’Energie Suprême de la Conscience, celle qui jamais ne se divise. L’apparence de sa démultiplication à travers les corps des vivants est due à des conditions adventices créées mentalement par Brahma. »

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CHAPITRE XV

 

« Aussi longtemps que le mouvement de l’intelligence vers le dehors n’a pas été suspendu, il n’y a pas de regard intérieur possible. Aussi longtemps qu’il n’y a pas de regard intérieur, on n’accède pas à cette Pure Conscience. Le regard intérieur est dépourvu de toute tension : comment pourrait-il appartenir à un intellect tendu dans l’effort ? C’est pourquoi tu dois t’approcher de ta propre essence en abandonnant toute espèce de tension. »

 

CHAPITRE XVI

 

« Inverse la direction de ton regard et contemple la pensée pure, ton propre Soi. Les meilleurs esprits parviennent à la saisir au moment même où on les instruit à son sujet. Mais le regard dont il est question ici n’est pas celui de l’œil de chair, mais le regard intérieur par lequel tu vois dans tes rêves. C’est lui qu’il s’agit de tourner vers l’intérieur. »

 

« Voilà pourquoi, lorsqu’il s’agit de manifester le Soi conscient, seul le retrait de l’esprit est requis : il n’a pas à être mis en présence d’un nouvel objet. C’est l’impossibilité d’une telle mise en présence qui fait parler du Soi comme inconnaissable. Mais il est en réalité connaissable par un esprit purifié, la pureté de l’esprit coïncidant ici avec la mise à l’écart de tout objet autre que le Soi. Telle est la Voie Royale vers la connaissance de la Réalité. »

 

« Aussi longtemps qu’il n’est pas purifié, comment l’esprit pourrait-il accéder à la Connaissance ? Inversement comment celle-ci pourrait-elle ne pas s’installer à demeure dans un esprit purifié ? Chacun des autres moyens, rites, adoration, détachement, a pour unique utilité de contribuer à cette purification de l’esprit. A cela se limite son efficacité. C’est ainsi que la Réalité Suprême n’est « manifestable » qu’à l’aide d’un esprit purifié. »

 

CHAPITRE XVII

 

« Ecoute, ô brahmane, je vais te révéler l’ultime secret. De toute éternité le cours du monde, en son immensité, procède de l’inconnaissable (ajnâna). Il s’avance, charriant avec lui le plaisir et la douleur, et tous les êtres sont plongés en lui comme dans un rêve. Seule l’intervention de la Connaissance est capable d’y mettre fin. Mais une telle Connaissance, destructrice de son contraire, comporte une construction mentale. Ce n’est pas la Connaissance exempte de constructions mentales qui abolit l’inconnaissance, car elle n’est en contradiction avec rien. Semblable à l’écran sur lequel défilent des images, Elle forme le substratum de toutes les constructions mentales. Cette absence de constructions mentales représente la Connaissance sous sa forme pure, avant qu’aucune idéation ne soit venue s’y inscrire. »

 

« Au terme d’innombrables renaissances remplies de bonnes actions on acquiert de la dévotion envers la Divinité. Propitiée durant une longue période, celle-ci, par Sa Grâce, suscite en vous le dégoût des plaisirs, assorti d’un intérêt exclusif pour la délivrance. Si à ces bonnes dispositions vient s’ajouter la rencontre d’un Maître authentique et de son enseignement, alors il devient possible d’acquérir, sous sa forme indirecte, la Connaissance de la non-dualité. A partir de là il convient de réfléchir sur cette non-dualité, Divinité de notre propre Soi, en réduisant par le raisonnement les doutes qui peuvent surgir. »

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.« On devra ensuite méditer longuement, dans un esprit de véracité et sans s’épargner aucun effort, sur cette Réalité appelée « non-dualité », jusqu’à en obtenir une connaissance directe et intuitive. Il suffira alors de prendre conscience effectivement de cette Suprême Réalité déjà atteinte dans la méditation pour anéantir l’inconnaissance, origine de la transmigration. Cela ne fait aucun doute. Une fois que l’on a accédé à la Réalité Suprême à travers cette culmination de la méditation appelé « samâdhi sans constructions mentales », il suffit d’une remémoration pour se reconnaître à tout instant identique à la Réalité non-duelle. Et cette prise de conscience directe a vite fait d’anéantir l’inconnaissance et ses effets. »

 

« Amenée à sa perfection, en effet, la méditation supprime toutes les constructions mentales. Celles-ci sont variées mais leur absence est une. Par le simple fait de ne plus façonner l’image d’aucun nouvel objet on supprime les constructions mentales. Une fois celles-ci supprimées, l’état mental caractérisé par leur absence s’installe de lui-même. »

 

CHAPITRE XVIII

 

« C’est par l’esprit que le connaissable est connu ; aussi l’esprit n’est-il pas lui-même connaissable. Réfléchis à ceci : l’esprit existe même séparé de tout objet connaissable et c’est cette condition même de l’esprit qu’on appelle « aperception pure ».

 

« La délivrance, c’est le soudain déploiement de notre forme propre en sa plénitude. La Pure Conscience s’y révèle toute entière par la simple mise à l’écart du connaissable. En effet, la manifestation du connaissable coïncide avec un certain « recroquevillement » de la Conscience. Le connaissable disparaissant, elle retrouve sa plénitude, débarrassée qu’elle est alors de toute espèce de délimitation. »

 

« Cette essence une et indivise, l’enseignement la décrit – ô Râma – de diverses manières, comme Liberté ou comme Puissance. Ainsi le feu est-il aussi bien chaleur que luminosité. Cette faculté prodigieuse de la Conscience appelée mayâ consiste précisément à susciter cette efflorescence illimitée d’aspects, et cela tous en se maintenant dans la plus rigoureuse indivision. »

 

« Ce qu’on désigne par le terme d’esprit (manas) n’est pas autre chose que la pure essence de la Conscience, mais envisagée à un stade où elle est déjà comme voilée par le phénomène de l’espace projeté sur elle. Selon que l’on mettra l’accent sur ce qui voile ou sur ce qui est voilé, l’esprit sera considéré comme instrument de connaissance ou comme vivant individuel et sujet connaissant. »

 

CHAPITRE XIX

 

« La Suprême Conscience, la Déesse Tripura, dans l’exubérance de sa propre liberté, a fait naître à l’intérieur d’Elle-même, comme en un miroir, l’image de l’univers. Elle-même, par pitié pour les vivants ensevelis dans l’inconnaissance sans commencement, a pris la forme de l’Embryon d’or (Brahma) et a créé cet océan des textes sacrés dans lequel on peut puiser de quoi exaucer tous les désirs. Mais les vivants sont, par nature, dépositaires des traces laissées par la variété infinie de leurs désirs. »

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.« Dans l’intention de leur procurer quelque bien, elle créa les rites optionnels auxquels s’attachent des fruits variés. Les êtres font spontanément le bien comme le mal, et cela les conduit à renaître dans des conditions diverses. Lorsque tel ou tel d’entre eux est parvenu, par la maturation d’actes méritoires à renaitre dans la condition humaine, ses désirs l’orientent tout naturellement vers les rites optionnels. Puis, toujours dans l’espoir de mieux satisfaire ses désirs, il devient un dévot du Seigneur et consulte les Ecritures qui parlent de Lui. »

 

« Celui dont l’intelligence n’était encombrée que de rares traces résiduelles n’a eu besoin, pour parvenir au but, que d’une légère discipline. Celui dont l’intelligence était naturellement pure a obtenu la Connaissance Suprême au prix d’un effort minime. Celui chez qui les traces résiduelles formaient une couche dense et opaque, celui-là possédait bien aussi virtuellement la Connaissance mais en lui, elle était comme occultée. Il lui a donc fallu de longs efforts pour en prendre possession. »

 

« Tout cela permet d’expliquer la grande diversité qui s’observe parmi les sages. Les différences de maturité psychique entraînent des différences dans le comportement. Selon que l’intelligence est plus ou moins obnubilée par les traces résiduelles, la connaissance prend un aspect différent et la conduite aussi. »

 

« Au fur et à mesure qu’ils chassent de leur esprit toutes les traces résiduelle, le contenu de celui-ci s’appauvrit. Aussi appelle-t-on ces sages de second rang : « ceux qui ont aboli leur esprit ». Parmi eux, certains ne mènent pas jusqu’à son terme la destruction des traces résiduelles, de sorte que leur esprit garde un certain contenu. Ce sont les sages du troisième rang, appelés : « ceux qui ont conservé leur esprit ». A la différence des sages du premier et du second rang – qui sont les uns et les autres des délivrés-vivants – ceux-là sont de simples « connaissants ». Soumis à leur karma entamé, ils demeurent sujets à la douleur. Ils n’obtiennent la délivrance qu’à la mort. Au contraire, « ceux qui ont aboli leur esprit » ont également maîtrisé leur karma entamé. »

 

« Les sages du plus haut rang sont semblables à ces gens adroits, capables d’effectuer en même temps plusieurs opérations différentes en respectant la séquence de gestes propre à chacune d’elles. Chez ces hommes à l’esprit multiple, l’intuition du Soi peut se disperser à volonté vers les objets extérieurs sans se contredire elle-même. »

 

« Seuls les sages qui ont perçu l’irréalité ultime du monde dit « objectif » n’adhèrent plus à la perception qu’ils en ont. Ils savent, en effet, que cette perception est d’avance réfutée. Cette absence d’adhésion vaut a fortiori pour « ceux qui ont aboli leur esprit ». Ce qu’on appelle « abolition de l’esprit » n’est rien d’autre que son immobilisation, et l’immobilité de l’esprit, à son tour, se définit comme l’absence de tout rapport à un objet de connaissance considéré comme réel. »

 

« Les sages du plus haut rang sont installés à demeure dans ces deux états à la fois : la suppression de l’esprit, d’une part, l’activité mentale non contaminée par les objets, d’autre part. Ils demeurent parfaitement recueillis au moment même où ils semblent se disperser dans de multiples activités. »    

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CHAPITRE XX

 

 « Ma forme transcendante est le plan d’existence, évident pour chacun, où le monde apparaît, dure et disparaît comme un reflet. Ceux qui ne connaissent pas le Soi perçoivent cette forme sous les traits même de l’univers. Mais aux yogins elle apparaît dans la Pure Conscience du Soi, sous l’aspect d’un insondable et immobile océan. Mes fidèles, dans les transports de leur dévotion, la vénèrent d’un amour désintéressé. Tout en la sachant essentiellement identique à eux-mêmes, ils suscitent par l’imagination une différence entre Elle et eux, afin de pouvoir l’adorer. Elle est ce qui, de l’intérieur, anime les sens et l’organe mental. Elle est ce qu’en disent les textes sacrés : si Elle ne se manifestait pas, rien n’existerait. C’est cette illumination qui constitue Ma Forme Suprême. »

 

« Mais, aveuglés par Ma propre mâyâ, les hommes ne Me reconnaissent pas sous ces formes. J’’exauce les vœux de ceux qui Me rendent un culte. En dehors de Moi, il n’y a pas d’autre Divinité à vénérer, pas d’autre Déesse dispensatrice de bienfaits. J’accorde à chacun  ce qu’il désire selon l’idée qu’il se fait de Moi-même. »

 

 « La connaissance que l’on peut avoir de Moi est multiple, duelle ou non-duelle, supérieure ou inférieure. Et il en va de même pour son fruit. La connaissance duelle elle-même – c’est-à-dire la méditation adorante – est diverse car elle varie avec les supports choisis pour l’adoration.»

 

« Le moyen de parvenir à la suprême délivrance consiste à le désirer avec passion. A supposer que cette passion soit devenue exclusive, aucun autre moyen n’est requis. Mais là où le désir de délivrance demeure tiède et hésitant tous les moyens du monde s’avéreront inefficaces. Le désir passionné s’exprime par la résolution : « il faut à tout prix que j’y parvienne ! » Celui qu’un tel désir anime est déjà virtuellement délivré. Ce n’est qu’une affaire de jours, de mois ou d’années. »

 

« Le manque de foi revêt deux formes, le doute et la pensée fausse. Tandis que l’homme en proie au doute se demande s’il existe bien quelque chose comme une délivrance, ‘homme victime de l’erreur croit savoir qu’il n’existe rien de tel. Ce sont avant tout ces deux travers qui minent le désir de délivrance. Il convient de les neutraliser en cultivant la conviction opposée. »

 

« La Réalisation parfaite consiste à comprendre une fois pour toutes qu’on est le Soi et non le corps. L’identification au corps propre est un phénomène universel. Le simple fait d’y renoncer en toute lucidité est déjà la Réalisation parfaite. »

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CHAPITRE XXI

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« Ecoute, Râma, je vais te révéler le moyen secret qui permet d'obtenir la Connaissance. Ce moyen n'est autre que la Grâce dispensée par la Divinité. Celui qui se confie sans réserve à la Divinité cachée au fond de son cœur accédera très vite à la certitude définitive. Telle est la Voie Royale qui mène à la Connaissance. » 

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« Pour qui emprunte cette voie, aucun autre moyen n'est requis. En revanche, celui qui la dédaigne n'obtiendra jamais la plénitude de la réalisation. En voici la cause : la Conscience Pure qui manifeste toute chose est comme recouverte d'un voile imaginaire. La réflexion élimine cet obstacle, dévoilant ainsi la forme propre de la Conscience. Mais une telle démarche est difficile pour ceux qui sont fascinés par les choses extérieures. Au contraire, ceux que leur intérêt exclusif pour la Divinité détourne de tout le reste trouvent cette démarche aisée. »

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« Parvenus ainsi à un certain degré de Connaissance, pratiquement sans avoir eu à recourir à d'autres moyens que le culte de la Divinité, ils ne cessent de décrire aux autres leur expérience. C'est alors que, s'enthousiasmant de leurs propres paroles, ils commencent à pénétrer pour de bon dans l'essence de la Divinité. Ils s'y installent ensuite de plus en plus fermement à mesure qu'ils multiplient les descriptions de leur expérience. »

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« Dès lors, leur esprit étant désormais identifié à la Divinité, ils ne connaissent plus d'accès de joie ni de tristesse. Ils deviennent ainsi des sages du plus haut rang, de véritables délivrés-vivants. Le moyen de parvenir à la Connaissance libératrice est donc de communiquer aux autres sa propre expérience d'une participation à l'Essence Divine. »

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CHAPITRE XXII

 . 

« Ecoute, Râma, je vais te communiquer la quintessence de cet enseignement. La Suprême Déesse, la Conscience absolue, qui a pour essence le « Je » en sa plénitude, ne cesse de manifester l’univers comme un reflet dans un miroir, grâce à la transcendance de son pouvoir de mâyâ appelé « Liberté ». Tout d’abord dilatée à l’infini selon la plénitude du « Je » absolu, Elle divise spontanément son essence en deux éléments. Le premier apparaît sous la forme d’une conscience de soi incomplète, tandis que l’autre élément tombe en dehors de la conscience de soi. »

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« Du point de vue du premier élément, il apparaît ainsi comme extérieur et non-développé. La conscience de soi privée de plénitude est appelée « L’Eternel Shiva » (Sadâshiva). Cette conscience, tout en considérant l’autre élément comme séparé d’elle-même, s’identifie sans cesse à lui sur le mode du « c’est moi qui suis cela ». Puis, désireuse de créer ce monde multiforme, elle considère le non-développé comme son corps propre et s’imagine : « C’est cela que je suis » Elle se manifeste ensuite sous l’aspect du Seigneur (Ishvara), lequel se subdivise à son tour en Brahma,Vishnou et Shiva. »

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