Sri Aurobindo

 

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L'originalité du message de S.Aurobindo

 

 

Sri Aurobindo a synthétisé le message des anciens rishis et l’a réactualisé, en l’explicitant et lui donnant une porté nouvelle. Sa force fut de mettre des mots compréhensibles pour nous sur ces « mythes » compliquées, contradictoires et codées, que recèlent les Védas, la base de l’Hindouisme.

Son Yoga, il l’a nommé « yoga intégral ».

Sri Ramakrishna avait préparé le terrain en quelque sorte, et il est dit qu’Aurobindo acheva le travail. Les différentes écoles, nombreuses qui forment l’hindouisme s’opposent souvent, bien que leur base soit commune. On doit donc à Ramakrishna d’avoir commencé à effectuer une synthèse des spiritualités.

Sri Aurobindo présente la particularité d’avoir « réalisé » préalablement en lui le Yoga de la totalité qu’il diffusa. C’est lui qui le premier réalisa la Synthèse totale des Yogas. Il l’appela « Yoga intégral » ou « Supramental ».

Le Transcendant qu’il nomme Dieu, « ne saurait être défini en termes de logiques, ou enfermé dans les formules humaines. »

 

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né à Calcutta le 15 Août 1872.

A l'âge de sept ans, ses parents le conduisent en Angleterre. En 1889, obtenant une bourse d'étude de lettres classiques, , il entre à l'Université de Cambridge.

Il y réussit brillamment ses études, ce qui lui donne la possibilité d'entrer dans l'administration civile de l'Inde.

En 1893, il retourne en Inde, et entre dans les services administratifs de la principauté de Barodâ.
Tout en conservant ce poste, il devient professeur au Collège de Barodâ (de français puis d'anglais). ll prend ensuite la direction par intérim de l'établissement. Durant cette période, il se perfectionne en sancrit et apprend d'autres langues indiennes.

1905: Partition du Bengale: il quitte l'année suivante Barodâ pour rejoindre Calcutta en tant que directeur du National College du Bengale.

Il s'engage activement dans la politique et se fait connaître dans l'Inde entière par ses éditoriaux dans le journal Bande Mâtaram en tant que porte-parole du parti nationaliste.

Il prime alors une propagande révolutionnaire visant à convertir le peuple à l'indépendance en sapant les fondements du gouvernement britannique. Non-coopération et résistance passive sont ses armes principales.
En 1908 soupçonné d'être mêlé à une affaire de fabrication de bombes il est incarcéré. Ce séjour en prison durera un an, mais sera le tournant de sa vie.

Il se plonge dans la méditation et le yoga. Krishna lui apparait et une transformation profonde s'oppère en lui.

De sa vie intérieure et de ses préoccupations spirituelles déboucheront une philosophie plus large que ses objectifs initiaux. De la libération de l'Inde, il passe à une philosophie axée sur l'avenir de l'homme, l'âge nouveau de l'Esprit et l'apparition d'une espèce nouvelle.

Recherché par la police, il s'embarque pour Pondichery.
Il y arrive le 4 Avril 1910 pour rompre avec sa vie passée et s'absorber dans la pratique du Yoga.

Sri Aurobindo resta à Pondichéry où il devait, pendant quarante ans d'une totale réclusion, s'aventurer aux fron­tières ultimes des possibilités humaines et, finalement, dans une oeuvre immense pleine d'une clarté prophétique, annoncer sa certi­tude de l'apparition prochaine d'un nouveau pouvoir de conscience, qu'il appela simplement « le supramental ».
Suite logique de la vie et de l'intelligence (le mental), dont l'émergence hors de la matière s'est accomplie au cours de la longue évolution terrestre, le supramental marquera une nouvelle étape de cette évolution. Cette étape doit s'accomplir hic et nunc, sur cette terre, dans cette vie, dans ce corps et cet esprit. La grande victoire solitaire que Sri Aurobindo gagnait ainsi pour la conscience terrestre et l'humanité s'accom­pagnait d'une autre oeuvre, collective, dans l'Ashram qu'il avait fondé en 1926 et dont il avait confié la charge à une Française, la Mère, qui s'était définitivement installée à Pondichéry en 1920. La Mère, que Sri Aurobindo considérait spirituellement comme son égale, fut ainsi intimement associée aux deux aspects, intérieur et extérieur, de la recherche supramentale et elle continue d'assumer la charge de l'Ashram depuis la mort de Sri Aurobindo, le 5 décem­bre 1950. Cet Ashram reste un centre dynamique où se fait sentir la Force spirituelle, toujours vivante, de Sri Aurobindo.
L'oeuvre écrite (en anglais surtout) de Sri Aurobindo est vaste et couvre plusieurs domaines : philosophie, littérature, poésie, drame, politique, sociologie, pédagogie.

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Le But

Quand nous avons dépassé les savoirs, alors nous avons la Connaissance. La raison fut une aide; la raison est l'entrave.

Quand nous avons dépassé les velléités, alors nous avons le Pouvoir. L'effort fut une aide; l'effort est l'entrave.

Quand nous avons dépassé les jouissances, alors nous avons la Béatitude. Le désir fut une aide; le désir est l'entrave.

Quand nous avons dépassé l'individualisation, alors nous sommes des Personnes réelles. L'ego fut une aide; l'ego est l'entrave.

Quand nous dépasserons l'humanité, alors nous serons 1'Homme. L'animal fut une aide; l'animal est l'entrave.

Transforme ta raison en une intuition ordonnée; que tout en toi soit lumière. Tel est ton but.

Transforme l'effort en un flot égal et souverain de force d'âme; que tout en toi soit force consciente. Tel est ton but.

Transforme la jouissance en une extase égale et sans objet; que tout en toi soit félicité. Tel est ton but.

Transforme l'individu divisé en la personnalité cosmique; que tout en toi soit divin. Tel est ton but.

Transforme l'animal en le conducteur des troupeaux; que tout en toi soit Krishna. Tel est ton but.

 

 

 

La Sadhana

 

Le premier pas est d’avoir un mental tranquille.
Acquérir le silence est le pas suivant.
Mais la tranquillité doit être là d’abord. 
Et par le mental tranquille, j’entends une conscience mentale au-dedans qui voit les pensées venir à elle et se mouvoir, mais qui, elle-même, ne sent pas qu’elle pense, ne s’identifie pas avec les pensées et ne les appelle pas siennes. Des pensées et des mouvements peuvent traverser le mental, comme des voyageurs apparaissent, venus d’ailleurs, et passent à travers une contrée silencieuse ; le mental tranquille les observe, ou ne prend pas la peine de les observer, mais dans l’un et l’autre cas, il ne devient pas actif et ne perd pas sa tranquillité
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Le silence est plus important que la tranquillité. 
Il peut être acquis en bannissant totalement du mental intérieur les pensées, en les gardant muettes ou complètement dehors. Mais il s’établit plus facilement par une descente d’en haut : on le sent descendre, pénétrer et occuper ou entourer la conscience personnelle qui tend alors à s’immerger dans le vaste silence impersonnel.
Extraits de Lettres sur le Yoga - 

 

 

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Seuls, deux pouvoirs, par leur conjonction, peuvent accomplir la grande et difficile tâche qui est le but de notre effort: une aspiration constante et infaillible appelant d'en bas et une Grâce suprême répondant d'en haut. 
Mais la Grâce suprême n'agira que dans les conditions de la lumière et de la vérité: elle n'agira pas dans les conditions imposées par le mensonge et l'ignorance. Car si elle devait se soumettre aux exigences du mensonge, ce serait la ruine de ses propres desseins. 
Voici les conditions de lumière et de vérité, les seules conditions sous lesquelles la Force la plus haute descendra; et c'est seulement la plus haute Force supramentale descendant d'en haut et s'ouvrant le passage d'en bas qui pourra manier victorieusement la nature physique et annihiler ses difficultés… 
Il faut un don de soi total et sincère, une ouverture de soi tournée exclusivement vers le Pouvoir divin, une admission, constante et intégrale de la Vérité qui descend, un constant et intégral rejet du mensonge, des pouvoirs et des apparences du mental, du vital et du physique qui gouvernent encore la nature terrestre. 
Le don de soi doit être total et s'étendre à toutes les parties de l'être. Ce n'est pas suffisant que le psychique réponde, que le mental supérieur accepte, ou même que le vital inférieur se soumette et que la conscience physique intérieure sente l'influence. 
Il ne doit rien y avoir, dans aucune partie de l'être, même la plus extérieure, qui se réserve ou qui se cache derrière des doutes, des confusions, des subterfuges, rien qui se révolte ou se refuse. 
Si une partite de l'être se soumet, mais qu'une autre partie se réserve et suive son propre chemin ou pose ses propres conditions, alors chaque fois que cela se produit, vous repoussez vous-même la Grâce Divine loin de vous. 
Si derrière votre dévotion et votre soumission, vous abritez vos désirs, vos exigences égoïstes et vos insistances vitales, si vous mettez ces choses à la place de l'aspiration vraie ou que vous les mêliez avec elle et que vous vous efforciez de les imposer à la Shakti Divine, c'est en vain que vous invoquerez la Grâce Divine pour vous transformer. 
Si vous vous ouvrez d'un côté ou dans une partie de votre être à la vérité, et que d'un autre côté vous ouvriez constamment les portes aux forces hostiles, il est futile d'espérer que la Grâce Divine demeurera avec vous. Vous devez garder le temple propre si vous désirez y établir la Présence vivante. 
Si, chaque fois que le Pouvoir intervient et fait descendre la Vérité, vous lui tournez le dos et rappelez le mensonge qui a été expulsé, ce n'est pas la Grâce Divine que vous devez blâmer de vous faire défaut, mais la fausseté de votre propre volonté et l'imperfection de votre propre soumission. 
Si vous appelez la Vérité et en même temps que quelque chose en vous choisisse ce qui est faux, ignorant et non divin, ou même simplement ne soit pas disposé à le rejeter totalement, alors vous serez toujours exposé aux attaques et la Grâce se retirera de vous. 
Découvrez d'abord ce qui est faux et obscur en vous-même et rejetez-le avec persistance; alors seulement vous aurez le droit de faire appel au Pouvoir divin pour qu'il vous transforme. 
N'imaginez pas que la vérité et le mensonge, la lumière et l'ombre, la soumission et l'égoïsme puissent être admis à demeurer ensemble dans la maison consacrée au Divin. La transformation doit être intégrale, et intégral aussi doit être le rejet de tout ce qui s'y oppose. 
Rejetez cette notion fausse que le Pouvoir Divin fera, et est obligé de faire, tout pour vous sur votre demande et quand bien même vous ne satisfaites pas aux conditions posées par le Suprême. Que votre soumission soit vraie et complète, alors seulement tout le reste sera fait pour vous. 
Rejetez aussi l'attente fausse et indolente que le Pouvoir Divin accomplisse même la soumission pour vous. Le Suprême demande votre soumission, mais ne l'impose pas. Jusqu'à ce que vienne la transformation irrévocable, vous êtes libre à tout moment de nier et de rejeter le Divin ou de revenir sur le don de vous-même, si vous êtes disposé à en subir les conséquences spirituelles. 
Votre soumission doit être libre et spontanée; elle doit être la soumission d'un être vivant, et non pas celle d'un automate inerte ou d'un outil mécanique. 
On confond constamment une inerte passivité avec la soumission réelle; mais d'une passivité inerte rien de vrai et de puissant ne peut résulter. C'est la passivité inerte de la nature physique qui la laisse à la merci de toutes les influences obscures et anti-Divines. 
Une soumission heureuse, forte et utile est demandée pour que la Force Divine puisse travailler, l'obéissance du disciple illuminé de la Vérité, du guerrier intérieur qui combat contre l'obscurité et le mensonge, du fidèle serviteur du Divin. 
Telle est l'attitude vraie, et seulement ceux qui peuvent la prendre et la garder sauront conserver une foi que les déceptions et les difficultés n'ébranleront pas, et passer à travers l'épreuve vers la victoire suprême et la grande transformation.

Sri Aurobindo

 

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" Si en faisant apparaître et en développant l'homme spirituel dans l'évolution, la Nature a pour seule intention d'éveiller celui-ci à la suprême Réalité et de le libérer de sa propre emprise - ou de l'ignorance derrière laquelle elle s'est masquée en tant que Pouvoir de l'Éternel - par un départ vers un plus haut état d'être, ailleurs, et si ce stade de l'évolution s'achève par une fin et une sortie, alors, dans l'essentiel, son travail est déjà accompli et il ne reste plus rien à faire. Les voies ont été tracées et les facultés nécessaires pour les suivre sont apparues, le but ou le dernier sommet de la création est manifeste ; tout ce qui reste à faire, pour chaque âme, c'est d'atteindre individuellement la vraie étape et le vrai tournant de son développement, d'entrer sur les voies spirituelles, et, par le chemin qu'elle a choisi, de sortir de cette existence inférieure. Mais nous avons supposé qu'il y avait une intention plus lointaine ; non seulement une révélation de l'Esprit, mais une transformation radicale et intégrale de la Nature. Il y a en elle la volonté d'effectuer une vraie manifestation de la vie de l'Esprit dans un corps, d'achever ce qu'elle a commencé, en opérant un passage de l'ignorance à la Connaissance, de rejeter son masque et de se révéler comme la Conscience-Force lumineuse qui porte en soi l'existence éternelle et sa joie d'être universelle. Il devient alors évident que quelque chose n'a pas encore été accompli ; tout ce qui reste à faire apparaît clairement, bhouri aspashta kartvam. Un sommet reste à atteindre, une étendue que doit encore embrasser l'oeil de la vision, l'aile de la volonté - il reste que l'Esprit doit s'affirmer dans l'univers matériel. Ce qu'a fait le Pouvoir évolutif, jusqu'à présent, c'est de permettre à quelques individus de percevoir leur âme, de les rendre conscients de leur moi, de l'être éternel qu'ils sont, de les mettre en communion avec la Divinité ou la Réalité qui se dissimule sous les apparences. Un certain changement de nature prépare, accompagne ou suit cette illumination, mais ce n'est pas le changement complet et radical qui établit un nouveau principe sûr et invariable, une nouvelle création, un nouvel ordre d'existence permanent dans le domaine de la Nature terrestre."

( extrait de "L'évolution spirituelle")

 

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"On peut, à juste titre, qualifier de vie divine une vie d'être gnostique qui amènera l'évolution jusqu'à un niveau supramental supérieur, ce sera en effet une vie dans le Divin, la vie des débuts d'une lumière, d'une puissance et d'une joie divines spirituelles manifestées dans la Nature matérielle. Puisqu'elle dépassera le niveau humain mental, on peut la décrire comme la vie d'une surhumanité spirituelle et supramentale. Il ne faudrait cependant pas la confondre avec les idées passées ou actuelles d'une surhumanité, car dans le concept mental, le surhomme est celui qui domine le niveau humain normal, non pas par un changement de nature, mais par un changement de degré, par une personnalité élargie, un ego magnifié et exagéré, une puissance mentale accrue, une puissance accrue de force vitale, une exagération raffinée ou dense et massive des forces de l'Ignorance humaine et qui comporte aussi, telle qu'on la conçoit généralement, l'idée d'une domination violente de l'humanité par le surhomme. Cela correspondrait à une surhumanité du type nietzschéen. Au pire, ce serait le règne de la "brute blonde" ou de la "brute noire" ou de n'importe quelle autre brute, un retour à la force, à la contrainte et à la cruauté barbares, mais ce ne serait pas une évolution, ce serait un retour à un vieil état de barbarie acharnée. (...)

Ce qui doit émerger est quelque chose de beaucoup plus difficile et de beaucoup plus simple, c'est un être qui a réalisé son Moi, c'est une édification du Moi spirituel, une intensité et une impulsion de l'âme, la délivrance et la souveraineté de sa lumière, de sa puissance et de sa beauté - non pas une surhumanité égoïste exerçant une domination mentale et vitale sur la race humaine, mais la souveraineté de l'Esprit sur ses propres instruments, sa possession de lui-même et sa possession de la vie dans le pouvoir de l'esprit, une nouvelle conscience où l'humanité trouvera elle-même son propre accomplissement par la révélation de la divinité qui, en elle, s'efforce de prendre naissance. Telle est la seule vraie surhumanité, la seule possibilité réelle de faire un pas en avant dans l'évolution de la Nature." (La vie divine)

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“Si spirituel et supramental étaient la même chose, comme, selon vous,l’imaginent mes lecteurs, alors tous les sages, dévots, yogi, sâdhak à travers les âges auraient été des êtres supramentaux et tout ce que j’ai écrit sur le supramental ne serait qu’un fatras superflu, oiseux et sans objet. Quiconque ayant eu des expériences spirituelles serait un être supramental; l’Ashram serait bondé d’êtres supramentaux et tous les autres Ashram de l’Inde aussi. Les expériences spirituelles peuvent se fixer dans la conscience intérieure et la changer, la transformer si vous voulez: on peut réaliser le Divin partout, le Moi en tous et tous en le Moi, la Shakti universelle faisant toutes choses; on peut se sentir fondu dans le Moi cosmique, ou plein de bhakti extatique ou d’Ânanda. Mais on peut, et habituellement c’est ce que l’on fait, continuer dans les autres parties de la nature à penser avec l’intellect ou, au mieux, avec le mental intuitif, à vouloir avec une volonté mentale, à ressentir la joie et la peine à la surface du vital, à subir des atteintes physiques et à souffrir du combat de la vie dans le corps contre la mort et la maladie. Le seul changement alors sera que le moi intérieur regardera tout cela sans être troublé ni déconcerté, avec une parfaite égalité, l’acceptant comme une partie inévitable de la Nature, inévitable tant que l’on ne se retire pas dans le Moi hors de la Nature. Ce n’est pas cette transformation que j’ai en vue. C’est un tout autre pouvoir de connaissance, une autre sorte de volonté, une autre nature lumineuse d’émotion et d’esthétique, une autre organisation de la conscience physique qui doit apparaître par le changement supramental.” (Lettres sur le Yoga, I, L’Evolution Supramentale)

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Tout ce que le monde peut nous offrir est trop limité : ses ressources et sa science ne sont que les présents du Temps et ne peuvent étancher la soif sacrée de l'esprit. Bien que ces formes de grandeur proviennent aussi de l'Unique et que nos vies ne subsistent que par le souffle de Sa grâce, bien qu'il soit plus proche de nous que le moi le plus intime, c'est à une autre vérité absolue que nous aspirons : cachée par ses propres œuvres, celle-ci semblait distante, impénétrable, occulte, muette, obscure. Cette Présence qui fait que toutes les choses ont leur charme était perdue de vue, cette Gloire dont elles sont des indications timides manquait. Le monde continuait sa course dépourvu de sa Raison d'Etre, ainsi que l'amour lorsque le visage de la bien-aimée s'en est allé. L'effort de compréhension semblait une vaine lutte du Mental ; toute connaissance se perdait dans l'Inconnaissable : le désir de régner semblait une vaine prétention de la Volonté ; dans un aboutissement trivial méprisé du Temps, chaque pouvoir était réabsorbé par l'Omnipotent. Une caverne d'ombre emprisonne la Lumière éternelle.
    Le silence se fit dans son cœur anxieux ; délivré des voix de désir du monde, Aswapathi répondit à l'appel éternel de l'Ineffable. Un Etre intime bien qu'indéfinissable, porteur d'une extase immense, irrésistible, et d'une paix qu'il percevait en lui-même et toute chose et cependant ne pouvait saisir, s'approchait puis se dérobait à la poursuite de son âme, comme pour l'attirer toujours plus loin. Tout proche, cela se retirait ; lointain, cela l'appelait de nouveau. Rien n'apportait de satisfaction, sinon ses délices : son absence laissait les plus grandes prouesses sans intérêt, sa présence faisait que la moindre chose semblait divine. Quand cela se trouvait là, les abîmes du cœur étaient comblés ; mais lorsque cette Divinité ennoblissante se retirait, l'existence perdait son sens dans l'absurde. L'ordonnance des plans immémoriaux, la divine plénitude des instruments étaient utilisés comme tréteaux pour une scène provisoire. Mais ce qu'était cette Puissance, il ne le savait pas encore.
    Impalpable bien que présente dans tout ce qui existe, elle faisait et défaisait des mondes par millions, elle revêtait et perdait un millier de formes et de noms. Elle portait le déguisement d'une Immensité insondable ou se faisait subtil noyau dans l'âme : une noblesse hautaine la rendait formidable et sombre, une intimité mystique l'enveloppait de douceur. Parfois elle semblait être une fiction ou une imposture, parfois une ombre colossale de lui-même.
    Un doute énorme entravait son progrès. Au travers d'un Vide neutre, fondement de toute chose, dont la virginité berçait son esprit immortel et solitaire, attiré vers quelque Suprême abstrus, aidé, forcé par des Pouvoirs énigmatiques, brûlant d'aspiration, tantôt à demi submergé, tantôt soulevé, invinciblement il montait sans une pause. Toujours, une Immensité nébuleuse et sans point de repère planait, inabordable, au-delà de toute réponse possible, condamnant à l'extinction les créatures finies, le confrontant à l'Incommensurable.
    Et puis cette ascension parvint à son apogée grandiose : il avait atteint une altitude où ne pouvait survivre nulle créature ; une frontière où chaque espoir et chaque quête doivent cesser avoisinait quelque Réalité dépouillée et intolérante, un Zéro engrossé de transformations infinies. Acculé à un choix effrayant, il se tenait sur un rebord vertigineux où tous les déguisements font faillite, où le mental humain doit abdiquer dans la Lumière ou bien se consumer comme une phalène dans la flamme nue de la Vérité. Tout ce qu'il avait été et tout ce par quoi il avait grandit devait être maintenant laissé derrière ou bien transformé en un moi de Cela qui n'a point de nom. Affrontant seul cette Force intangible qui n'offrait aucune prise à la Pensée, son esprit osa braver l'aventure du Néant.
    Abandonné des mondes de la Forme, il sombrait. C'est là que s'effondrait le bien fondé d'une Ignorance vaste comme le monde ; le long périple du voyage de la Pensée était bouclé et le facteur Volonté, devenu inefficace, hésitait. Les modes d'existence symboliques n'étaient plus d'aucun secours, les édifices que l'Ignorance avait bâtis, fissurés s'écroulaient, et même l'esprit qui porte l'Univers s'évanouissait dans une déficience lumineuse. Dans cet écroulement vertigineux de toutes les choses construites, transcendant tous les supports périssables et rejoignant enfin son origine glorieuse, le moi séparé doit se dissoudre ou renaître dans une Vérité au-delà des conceptions du mental. Toute la gloire d'une ébauche, toutes les douceurs de l'harmonie, rejetées au même titre que les séductions de notes triviales, expulsées du silence nu, austère, de l'Etre, mouraient dans une subtile et bienheureuse Inexistence.
Les Démiurges perdaient leur nom et leur forme ; les mondes splendides et organisés qu'ils avaient conçus et bâtis s'en allaient, emportés et abolis les uns après les autres. L'univers se dépouillait de son voile multicolore, et dans un aboutissement inimaginable de la formidable énigme des choses créées, apparut la secrète Divinité du Tout, ses pieds fermement posés sur les ailes prodigieuses de la Vie, omnipotent et solitaire prophète du Temps, intériorisée, impénétrable, au regard de diamant.
    Attirés par ce regard insondable, les cycles non résolus, hésitants, retournaient à leur source pour surgir à nouveau de cette mer invisible. Tout ce qui était né de sa puissance se trouvait à présent défait ; rien ne restait de ce que conçoit le Mental cosmique. L'Eternité s'apprêtait à disparaître et semblait être une diapositive superposée sur le Vide, l'Espace était une réminiscence d'un rêve qui sombre avant de s'éteindre dans les profondeurs du Néant. L'esprit qui ne meurt point et le Moi divin semblaient des mythes projetés par l'Inconnaissable ; de Lui tout jaillissait, en Lui tout était appelé à disparaître. Mais ce que Cela était, aucune pensée, aucune vision n'arrivait à définir. Seule demeurait une impalpable Forme du moi, le fantôme ténu de quelque chose qui fut, la dernière expérience d'une vague mourante juste avant qu'elle ne s'efface dans une mer infinie — comme si elle conservait encore, à deux doigts de l'Extinction, sa perception fondamentale de l'océan d'où elle était venue. Une Immensité planait, indépendante de la perception de l'Espace, une Eternité coupée du Temps ; une Paix étrange, sublime, inaltérable, sans un mot en interdisait l'accès au monde et à l'âme.
    Une solide Réalité solitaire répondit enfin à la quête ardente de son âme : sans passion, sans paroles, absorbée dans son insondable silence, détentrice du mystère que nul ne percera jamais, elle planait, impénétrable et intangible, lui faisant face avec son calme formidable, inébranlable. Elle n'avait aucun lien de parenté avec notre univers: dans son Immensité il n'y avait aucune action, aucun mouvement ; la question de la Vie, rendue vaine par ce silence, mourait sur les lèvres, l'effort du monde cessait, confondu d'ignorance, incapable de trouver la moindre preuve d'une Lumière céleste; il n'y avait point là de mental avec son besoin de savoir, il n'y avait point là de cœur avec son besoin d'aimer. Toute personne périssait dans cet anonymat. Il n'y avait pas de numéro deux, Elle n'avait ni partenaire ni égal ; seule cette Réalité était réelle pour elle-même. Pure existence à l'abri de la pensée et des humeurs, conscience de félicité immortelle non partagée, Elle demeurait à l'écart dans son austère infini, entière et indivisible, indiciblement seule : un Etre sans forme, sans visage et muet, qui n'avait connaissance de soi que par son propre moi intemporel, à jamais conscient dans ses abîmes figés, non créateur, non créé et non né, telle était Celle à qui tout doit la vie et qui ne vit de personne, incommensurable secret lumineux gardé derrière les voiles du Non-manifesté, dominant l'interlude cosmique en constant mouvement, demeure suprême, immuablement semblable, Cause occulte silencieuse, impénétrable — infinie, éternelle, inconcevable, unique. (Savitri)