Prana, force de vie

Publié par P.Vigneau

Pranayama

Le Prânâyâma a un sens plus profond qui va au-delà d'un simple mouvement respiratoire. Prâna est un terme que les textes de l'Inde, utilisent pour désigner le Créateur. le Créateur utilise une "force" pour créer l'univers et pour donner la "vie" à chaque être créee. Cette force est appelée Prâna. le moyen pour s'unir au Créateur est le Prânâyâma. T.K.SRIBHASHYAM


Dans un premier temps, nous nous mettons à l’écoute du souffle tel qu’il est ; son rythme, sa présence dans différentes parties du corps, à l’extérieur du corps, dans la globalité, dans l’espace. ..
Ce n’est qu’ensuite que les pranayamas (techniques de respiration) sont abordés. Des énergies plus subtiles peuvent s’exprimer et nous mettre en contact avec notre vraie nature : la tranquillité, la joie.

 

"le yoga c'est une tradition. une pose c'est un événement extraordinaire. quand le matin vous vous livrez au pranayama, vous rejoignez la sève des arbres, vous rejoignez les différentes espèces animales, végétales. vous intégrer votre rôle dans la création. c'est un événement cosmique un pranayama" Éric Baret.

 

Le Prânâyama dans les textes anciens

 

Deux orthographes sont possibles: prânayama ou prânâyama.
La scriptio prânayama est à décomposer en: prâna + yama (yama= "maîtrise", donc "maîtrise du souffle")
La scriptio prânâyama est à décomposer en: prâna + â-yama (â-yama= "rétention", donc "rétention du souffle").
Étymologie de prâna:
pra = préverbe "vers l'avant" (cf. latin "pro" dans "progresser")
* an "respirer" que l'on retrouve dans d'autres langues soeurs: grec: anemos, "vent" (cf. anémomètre) latin: anima "souffle, âme"->fr. âme.
L'étymologie indo-européenne donne donc pour la racine *an le sens de "souffle, vent, âme", autrement dit "souffle matériel ou immatériel". Ce double sens de "souffle matériel et immatériel" existe aussi dans le sanskrit prâna: souffle matériel (que l'on inspire et expire) et "principe vital immatériel" , un peu comme quand on dit en français: "il a du souffle", ce qui ne veut pas seulement dire "il respire, il vit biologiquement", mais "il a un élan intérieur, une énergie intérieure".
Rem.: ce double sens est également présent dans le français "inspiration":
inhalation de l'air lors de l'inspir
inspiration dans le sens où l'on dit qu' on est inspiré, qu'on a de l'esprit, qu'on est le lieu d'une énergie créatrice qu'on éprouve comme venue d'ailleurs.
Cette équivalence existe encore dans d'autres langues: Genèse 1.2: "La ruah de Dieu planait à la surface des eaux", dans ce texte de l'Ancien Testament ruah signifie à la fois "souffle" et "esprit". Dans le Nouveau Testament, le terme utilisé est pneuma (cf. fr. "pneumatique"): c'est au sens figuré le souffle de Dieu, l'inspiration de Dieu qui guide les apôtres et l'Eglise, en un mot l'Esprit Saint.
Le prânayama consistera donc à contrôler le prâna dans sa double dimension, extérieure et intérieure, biologique et subtile.

Le prâna dans les Upanishads
Le souffle, c'est la vie:
" Tous les êtres vivants entrent dans la vie ici-bas avec le souffle et la quittent avec le souffle" (Chandoggya-up. 1.1.5.)
Dans les Upanishads anciennes, toutes les fonctions sensorielles (parole, respiration, oeil, oreille, manas) sont appelées prâna. Cela s'explique aisément: elles sont en effet considérées comme des énergies qui vont a la rencontre de leurs objets et non comme des récepteurs passifs. Ce n'est que graduellement que le manas et les organes des sens (indriya-s)) comme formes de la vie consciente ont été distingués du prâna, pour la raison, nous dit-on, que le prâna est la seule énergie qui soit active à la fois dans le sommeil et à l'état de veille, et donc qu'il est, à un niveau plus profond, le support de la vie en tant que telle:
" Dans le sommeil, le manas entre dans le prâna" (Ch 6.8.2.) [sous-entendu: mais le prâna, lui, ne se résorbe pas, il reste comme support de la vie].
En tant que seul élément permanent et indispensable de l'homme a travers les états de conscience, il est devenu très tôt une représentation symbolique et empirique commode de l'âtman, car présent comme lui dans tous les corps et partout dans le cosmos. Mais il n'est pas l'âtman à proprement parler, il en est ultimement différent, il n'en est que l'émanation:
" Le souffle naît de l'âtman" (Praçna-up 3.3).
Çankara ne dira guère autre chose, quand il soutiendra que le prâna est de l'ordre du Brahman inférieur, premier-né du Brahman suprême (Praçna-upanishad-bhâshya 5.2).
Cette double vérité, que le prâna est à la fois fondement de notre vie, mais seulement fondement avant-dernier, est exprimé dans un très beau passage de la Kaushîtaki-up.
En 2.1, il est affirmé que la parole, l'oeil, l'oreille et le manas sont les serviteurs du prâna. Plus loin, en 2.2, on lit que chacun englobe l'autre comme en des cercles concentriques:
la parole englobe la vision,
la vision l'audition,
l'audition le manas,
le manas le prâna.
Autrement dit, au fur et à mesure que l'on progresse de la parole vers le prâna, on progresse vers le centre de nous-même. Le texte suggère qu'au-delà du prâna se trouve un noyau central:il s'agit bien entendu de l'âtman.
Rem.: certaines upanishads distinguent plusieurs variétés de souffles, en général cinq. Si on fait la distinction,
prâna désigne le souffle de l'inspiration
apâna le souffle de l'expiration, quelquefois aussi le souffle qui va vers le bas, celui qui réside dans les intestins
vyâna "interspiration", souffle qui se trouve à l'intervalle de l'inspir et de l'expir; il est quelquefois également présenté comme le souffle diffus dans le corps à travers toutes les artères
* samâna "souffle total" (con-spiratio) ; il conjoint l'expir et l'inspir; d'un autre côté il sert à digérer les aliments; centre: le nombril (manipûra-cakra)
* udâna "souffle d'expiration vers le haut": a son siège dans la
gorge (viçuddha-cakra) .

Le prâna comme principe cosmique universel
Nous venons de voir que, lorsque les Upanishads ont recherché le principe ultime en nous, elles en ont trouvé sa représentation (mais uniquement sa représentation) sous la forme du prâna. De même, lorsque les Upanishads iront à la quête du principe ultime de l'univers et qu'elles chercheront à l'appréhender sous sa forme phénoménale tangible la plus évidente, elles le désigneront par le terme de prâna, puisque le souffle habite à la fois l'univers et l'homme, tout comme le Brahman.
Il n' y a donc pas seulement le souffle de la vie dans les hommes, mais aussi le souffle cosmique qui imprègne l'ensemble de l'univers. Mais l'un et l'autre ne sont pas deux réalités distinctes, il s'agit de la même, réalité.
C'est là l'amorce d'un grand principe de la pensée indienne: tout ce qui se passe dans l'homme a son homologue dans le cosmos. Tout comme il y a une respiration humaine, il y a une respiration cosmique (cycle: émanation et dissolution de l'univers). Tout comme il y a des rythmes humains, il y a des rythmes cosmiques, l'ambition du yoga étant de les syntoniser, c'est-à-dire de les harmoniser.
C'est le principe de l'identité structurelle entre l'homme et l'univers. Ce principe est affirmé pour la première fois en Rig-Veda 10.90, lequel regarde l'homme comme un microcosme , et l'univers comme un macranthrope.
On peut encore exprimer ce principe autrement:
ce qui se manifeste dans la nature trouve son expression la plus claire et la plus complète dans l'homme. Ainsi les organes de la nutrition correspondent-ils mystérieusement à la constitution de la nourriture, les organes de la respiration à l'atmosphère, la structure du pied à la consistance de la terre, et dans la courbure du crâne, c'est la courbure de la voûte céleste qui trouve son reflet.

LE PRANAYAMA

Le prânâyama est quelque chose de tout à fait banal en Inde, puisqu'il constitue le prélude du rituel quotidien de la samdhyâ: 48 minutes avant le lever du soleil et autant avant son coucher.
Le prânâyama comme rite de purification
Le rituel hindou, encore aujourd'hui en usage, insiste très fort sur la dimension de purification interne que comporte le prânâyama. On le comprendra aisément, puisque le prâna est le seul fluide qui imprègne la totalité du corps physique et subtil, et qu'il assure la continuité énergétique entre notre corps et le cosmos:
" Après qu'on a pris un bain pour purifier le corps physique externe et qu'on s'est rincé la bouche, il convient, précise le rituel, de réguler les organes internes par le prânâyama et de les purifier par lui "
Celui-ci consiste à inhaler de l'air par la narine droite, puis à comprimer les deux narines, et à retenir l'air durant une minute, enfin à l'expirer finalement par la narine gauche. Pour réguler les périodes d'inspiration, de rétention et d'expiration, on récite la Gâyatrî, avec certains ajouts qui lui font atteindre 60 syllabes. Comme on met une seconde pour prononcer une syllabe, la période de rétention du souffle durera donc une minute, de même l'inspir et l'expir:
om bhûh om bhuvah om svah
om mahah om janah
om tapas om satyam [= Vyahriti]
om tat savitur varenyam
bhargo devasya dhîmahi
dhiyo yo nah pracodayât [=Gâyatrî]
om âpo, jyotî
raso, 'mrtam, Brahma
bhûr bhuvas svar om [çiras]
[Traduction:
Om. Terre. Om. Espace intermédiaire. Om. Ciel.
Om. Tout-puissant. Om. Créateur.
Om. Energie. Om. Vérité.
Om. Ceci est la splendeur admirable du soleil. Concentrons notre pensée sur l'éclat du dieu C= le soleil] Puisse-t-il mettre en branle notre méditation î
Om. Omniprésent. Lumière. Quintessence. Immortalité. Brahman. Terre. Espace intermédiaire. Ciel. Om ].


L'objet du prânâyama est dans un premier temps de purifier le sang, de dégager la poitrine et de donner du tonus à l'ensemble des organes internes, et dans un deuxième temps de sanctifier le corps tout entier d'en faire un temple de Dieu, en méditant qu' Il habite sous son aspect créateur [Brahmâ] dans les organes digestifs ou dans le plexus solaire, sous son aspect préservateur [Vichnou] dans le coeur et le système circulatoire, sous son aspect générateur et régénérateur [Çiva]dans le cerveau et le système nerveux.
Chaque samdhyâ comporte trois prânâyama.
A chaque séquence du prânâyama (inspir, rétention, expir), on récite mentalement les trois mantras ci-dessus. Avant de prononcer chaque mantra on répète mentalement:
le nom du rishi auquel le mantra a été révélé
la divinité qui est l'objet de la méditation
* le mètre, le rythme et la note sur lesquels est chanté le mantra
* ce que l'on recherche pour chaque mantra: dans la Gâyatrî, par exemple, la régulation du souffle et purification de toutes les impuretés physiques et mentales.

Chaque prânâyama comprend:
1) Purâka (inspir):
les deux mains du méditant tiennent un chapelet et un vase à eau. On ferme la narine gauche avec l'annulaire et le majeur, et on inspire par la narine droite, de telle façon que le prâna atteigne le nombril. On médite sur Brahmâ que l'on se représente en tant qu'il a une couleur rouge et quatre bras.
2) kumbhaka (rétention):
on ferme les deux narines et la bouche. On médite sur Vichnou (et Krishna) tenant une conque, un disque, bâton et un lotus dans ses quatre mains et assis sur l'oiseau Garuda. Couleur bleue.
3) recaka (expir):
on expire lentement par la narine gauche en récitant comme toujours les trois mantras (vyahriti, gâyatrï, çiras). On médite sur Çiva (couleur blanche) à deux mains, tenant un trident et un tambour, un croissant de lune sur le front et assis sur le taureau Nandin.
Il convient de méditer sur ces trois divinités comme résidant dans son propre corps et présidant aux trois fonctions du corps: digestion (estomac), circulation (coeur) et fonctions intellectuelles (cerveau).
La samdhyâ est un rite en 18 temps. Pour le rite du matin, on trouve en deuxième position une purification accompagnée d'une confession des péchés (âcamana) , puis en sixième position l'hommage au soleil (sûryopasthâna): debout sur un pied, l'autre étant contre la hanche,les paumes de la main ouvertes tendues vers le soleil. L'ensemble se termine par la salutation au soleil, avant qu'il ne parte pour sa course diurne, ou sa course nocturne .

Les textes anciens
1) La plus ancienne attestation du pranâyama se trouve dans le
livre XV de l 'Atharva-Veda consacré à un obscur groupe d'ascètes
qui pratiquaient un certain nombre de rites dont précisément la
discipline du souffle.
2) Dans les Brâhmana-s, le prânâyama est déjà associé au rituel: lorsqu'on chante la Gâ'yatrî, on ne doit pas respirer, est-il dit en Jaiminî Br. 3.3.1.
3) Dans les Upanishads, le prânâyama est homologué à l'un des plus illustres sacrifices védiques: l'agnihotra, oblation au feu que chaque maître de maison devait pratiquer quotidiennement le matin avant le lever du soleil et le soir après le coucher. Le prânâyama est pour ainsi dire un agnihotra intériorisé, spiritualisé et perpétuel :
"Tant qu'il parle, l'homme ne peut pas respirer, et alors il offre sa respiration à la parole; tant qu'il respire, il ne peut pas parler, et alors il offre la parole à la respiration. Ce sont là les deux oblations continues et immortelles; dans la veille et dans le sommeil, l'homme les offre sans interruption" ( Kaushîtaki-up. 2.5).
La première allusion à la technique du prânâyama se trouve dans un passage plus long consacré à la pratique du yoga, dans la Çvetâçvatara-up. :
"Tenant son corps ferme aux trois parties dressées, faisant entrer dans le coeur les sens et la pensée, un sage avec la barque du Brahman traverserait tous les fleuves effrayants.
Ayant comprimé les souffles dans le corps en réglant les mouvements, il faut que vous respiriez par les narines avec un souffle réduit; comme un véhicule attelé avec de mauvais chevaux, le sage doit contrôler sa pensée sans distraction.
Qu'on pratique le yoga dans un lieu uni et pur, privé de cailloux, de feu et de sable, agréable au sens interne par des sons, de l'eau, etc., qui ne déplaise pas à l'oeil, protégé du vent par une dépression du sol.
Le brouillard, la fumée, le soleil, le feu, le vent, les insectes phosphorescents, les éclairs, le cristal, la lune sont les aspects préliminaires qui produisent, dans le yoga, la manifestation du Brahman.
Quand la quintuple qualité du yoga a été produite en surgissant de la terre, de l'eau, du feu, du vent et de l'espace, il n'y a plus ni maladie, ni vieillesse, ni mort pour celui qui a obtenu un corps fait du feu du yoga.
Légèreté, santé, absence de désirs, clarté de teint, excellence de voix, agréable odeur, diminution des excrétions, on dit que c'est là le premier effet, du yoga" (Shvetâshvatara-up. 2,8.13)
La Maitry-upanishad (à peu près de la même époque que la Bhagavad-Gîtâ c-à-d entre le -2ème s. et + 3ème s.), en 6.21, mentionne l'artère sushumna qui sert de canal au prâna et qui soutient (par le prânâyama et la méditation sur la syllabe om) la méditation profonde par laquelle on réalise le détachement absolu. .
C'est la Yoga-tattva-upanishad ("Upanishad de l'essence du yoga") qui décrit le plus minutieusement les techniques yoguiques. Le prânâyama y est décrit à partir de la stance 36.
(44) Le prânâyama produit la purification des nâdi.
(45) Ce qui se traduit par un certain nombre de signes
extérieurs: légèreté de corps, augmentation de la puissance
digestive.
(52) Le kevala-kumbhaka (rétention complète de la respiration) produit d'autres signes physiologiques (sudation).
(60-61) Le yogin devient fort et beau comme un dieu et les femmes le désirent, mais il doit néanmoins persévérer dans la chasteté. 
(63) Le prânâyama est associé à la rétention du sperme. 
(85ss) traitent de physiologie subtile, les cinq parties du corps (chevilles-genoux, genoux-rectum, rectum-coeur, coeur-milieu des sourcils, milieu des sourcils-sommet du crâne) sont homologuées aux cinq éléments cosmiques (terre, eau, feu, vent, éther) eux-mêmes liés aux dieux Brahmâ, Vichnou, Rudra, Îçvara, Çiva.
L'upanishad la plus riche en indications techniques sur le prânâyama est la Dhyânabindu-up.
C'est là que, pour la première fois dans les Upanishads, il est dit explicitement que le prânâyama doit se faire sur les trois principaux dieux de l'hindouisme (stance 21). (55-57) énumèrent les trois artères subtiles où circule le prâna: sushumna (au centre), idâ (à gauche, jaune, lunaire, féminine) et pingalâ (à droite, rouge, solaire, masculine). (44-55) sont cités pour la première fois les sept cakras: 
♦ mulâdhâra-cakra(= base, racine): entre l'orifice anal et les organes génitaux, en rapport avec le souffle apâna
svâdhishtâna-cakra (=qui se tient par lui-même): à la base des organes génitaux, en rapport avec le souffle prâna
manipûra-c. (=cité du joyau): à la hauteur du nombril, siège du souffle samâna
anâhata-c. (= non battu): dans la région du coeur, siège du prâna
viçuddha-c. (cakra de la pureté): région de la gorge, siège du souffle udâna
âjnâ-c. (cakra du commandement): siège des facultés cognitives
* saharsrâra-padma-c. (cakra du lotus aux mille pétales): au
sommet de la tête, figuré sous la forme d'un lotus renversé à
mille pétales (le chiffre mille correspondant à toutes les
articulations possibles de l'alphabet sanskrit 50 x 20).
Les Yoga-sûtra de Patanjali ne consacrent que trois sûtra au prânâyama: 2.49-51.
" Le prânâyama est l'arrêt des mouvements inspiratoires et expiratoires et il s'obtient après que l'âsana a été réalisé " (2.49).
Il ne nous est rien dit du sens profond du prânâyama qu'il faut chercher dans les commentaires sur les Yoga-sûtra, notamment chez Bhoja:
"Toutes les fonctions des organes étant précédées par celle de la respiration -un lien existant toujours entre la respiration et la conscience de leurs -fonctions respectives- la respiration, lorsque toutes les fonctions des organes sont suspendues, réalise la concentration sur un seul objet" (ad Yoga-sûtra 1.34).
La fonction du prânâyama est donc, selon ce texte, d'ouvrir un espace propice à la méditation, a partir d'un contrôle des états de conscience .
Mircea Eliade y voit aussi un instrument d'unification de la conscience. L'unification dont il s'agit ici doit être entendue en ce sens qu'en rythmant sa respiration et en la ralentissant progressivement, le yogin peut pénétrer c-à-d éprouver expérimentalement certains états de conscience qui à l'état de veille sont inaccessible et notamment les états qui caractérisent le sommeil. On sait que les ascètes indiens connaissent 4 états de conscience à part le samâdhi:
1) la conscience diurne
2) celle du sommeil avec rêves
3) celle du sommeil sans rêves
4) la conscience cataleptique, avec respiration à peine
perceptible.
Le prânâyama dans le hatha-yoga
Le hatha-yoga a été codifié au 12ème s. notamment par Gorakshanâtha. Le Hatha-yoga-pradîpika de Cintamâni est un développement ultérieur et fidèle de cette tradition.
Nous avions déjà vu qu'avec la Yogatattva-upanishad, le corps était infiniment valorisé. C'est par lui que la délivrance est possible. Le hatha-yoga soulignera avec plus d'insistance encore que le corps doit être conservé le plus longtemps possible et dans un parfait état, parce qu'il est le lieu de la délivrance. Cette délivrance cependant ne peut être atteinte que par une véritable transmutation de celui-ci.
Cette transmutation est réalisée au moyen
1) d'une purification du corps: selon le Hatha-yoga-pradîpika
(2.4-9, 11, 20), le prânâyama sert à purifier les nâdi (évalués à
72 000 en HYP 4.8)
2) d'une cosmisation du corps:le prâna, comme on sait, circule
dans la pingalâ (solaire), et l'apâna dans l'idâ (lunaire); les
deux principaux souffles sont donc assimilés au soleil et à la
lune. Il s'agira donc d'unifier en soi le soleil et la lune en
faisant remonter les deux souffles dans le canal médian: la
sushumna, c'est-à-dire de réintégrer en soi l'unité primordiale.
C'est dans ces textes qu'on parle de la kundalinî. Le réveil de la kundalinî et sa traversée de cakra en cakra est déclenchée là aussi par une technique dont l'élément central consiste à arrêter la respiration. Une des méthodes (radicales) les plus utilisées est la khecarîmudrâ: obstruction du cavum par l'extrémité de la langue renversée en arrière vers la gorge (HYP 3.47-49). Pour réussir, le frein de la langue doit être préalablement coupé. Pour accélérer l'ascension de la kundalinî, on y a également joint quelquefois des pratiques sexuelles: non seulement rétention du souffle, mais aussi du sperme.
C'est la que pointe le sens profond du prânâyama et des pratiques qui lui sont associées. La vie ordinaire est dissociation, dispersion des énergies. La nouvelle vie, celle du yogin et de la yoginî, consistera donc à marcher contre le courant (ujâna-sâdhana) , à unifier ce que la vie actuelle dissocie. C'est ce qui est réalisé par l'union des souffles en nous: les énergies vitales qui circulent dans la pingalâ et l'îdâ doivent s'unifier dans la sushumnâ, le masculin et le féminin, le soleil et la lune, l'ensemble des contraires doivent être unifiés. Il s'agit d'un véritable retour à l'unité primitive (celle de la prakriti d'avant sa scission) par le biais d'une cosmisation du corps.
Le Kâlacakra-tantra (ouvrage tantrique), tout
particulièrement, montre bien le but cosmique du prânâyama. Il s'agit de faire en sorte que notre respiration s'accorde, soit syntonisée, synchronisée avec celle de l'Univers. Notre cycle respiratoire doit petit à petit correspondre à celui du cosmos: au rythme du jour et de la nuit, puis à celui des quinzaines claires et sombres du mois, à celui des mois, des années, pour en arriver aux grands cycles cosmiques.
Il nous faut respirer comme respire l'Univers. ( Ralph Stehly)

LE PRANA
« La conscience est reliée au corps par les sensations. Grâce à la respiration, elle dialogue en permanence avec l’espace énergétique dans lequel se répand âkâsa. Une exacerbation du domaine sensible de la respiration peut enclencher un nouveau mécanisme d’échange énergétique : c’est le tamis de prâna. La sensibilisation accrue des zones de contact avec le passage de l’air entraîne une utilisation radicalement différente du souffle. Pour capter le prâna, il faut déplacer les récepteurs sensibles au niveau du passage de l’air sur les muqueuses. Avant de respirer par les poumons, nous respirons par les narines ou la langue. Imaginez que votre respiration s’accomplit comme le passage d’un fil dans le chas d’une aiguille ! Ce n’est pas en percutant à l’aveuglette l’extrémité du fil que vous risquez de l’y introduire. L’entrée du fil dans le chas est déterminée par sa précision et sa lenteur. Et l’attention n’est pas distraite à ce moment-là; tout au contraire elle est mobilisée en totalité.
La naissance de chaque mouvement respiratoire ressemble à cette opération. Le départ d’un inspir, tout comme d’un expir, conditionne son utilisation prânique. La lenteur du frottement de l’air, ainsi que sa précision de contact avec les narines, déterminent la subtilité du souffle. Faute de quoi le prâna ne nourrit pas les nàdi, et la respiration reste superficielle. La naissance des mouvements du souffle conditionne leur étirement et leur répartition harmonieuse. Ainsi, une respiration lente devient une respiration pleine, subtile et gorgée de prâna. La respiration du yogi arrive à ce paradoxe que plus elle est lente et plus elle est sensible ; plus elle est lente et plus elle est nourrissante. Lenteur et sensibilité se conjuguant, elles démultiplient les aptitudes de perception. Ce qui pour le débutant est une contrainte redoutable, devient pour le yogi une source réelle d’abondance. »
Le Passage du Souffle, Traite de Pranayama
 

Prânâyâma
T.K.SRIBHASHYAM, 

“Ton âme qui va au monde de l’au-delà, O mortel, je l’attelle par Prâna avec deux porteurs : Prâna et Apâna. Maîtrise les par Prânâyâma, prends refuge en Dieu et tu ne seras uni à Lui, pour ne jamais revenir.” = Atharvana Veda 18.2.56
En règle générale, le Prânâyâma est défini comme une prolongation d’inspiration et d’expiration. Or, dans la pensée indienne, d’où vient le concept de Prânâyâma, le mot Prânâyâma a un sens plus profond qui va au-delà d’un simple mouvement respiratoire.
Prâna est un terme qui les Veda, les Aranyaka, les Brâmhana et les Upanishad[2] utilisent indifféremment pour désigner le Créateur. Selon le principe de création, qui est accepté par toutes les écoles philosophiques indiennes (les 6 Darshana), le Créateur bien que nommé Prajâpathi, Purusha, Ishvara ou bien Bramhan, utilise une ‘force’ pour créer l’univers et pour donner une ‘vie’ à chaque être créée. Cette force est appelée Prâna. Chez les être crées, elle s’exprime de multiples façons, main en vérité est le seul lien qu’a l’être au Créateur. Pour être uni au Créateur, il est indispensable de le mettre en évidence constamment. Le moyen pour y arriver est appelé Prânâyâma. Âyâma dans le sens de s’étendre vers le Créateur et Prâna, celle qui est “étendue”. Le fait est que Prâna ainsi étendu amène l’âme de l’individu (âtma). Ainsi l’Atma s’unit au Créateur. Ce moyen est appeler aussi Prâna agnihotra, Vâyugopa ou bien Prânâyâma.
Depuis le temps de Veda, celui qui fait le rituel (donc tout être et non uniquement le prêtre officiant) doit d’abord faire 3 Prânâyâma avec contemplation sur la divinité Gâyatri. Comme un des premiers rituels d’un être est soit de “saluer le soleil” soit allumer le feu domestique (le feu de cuisine), l’être obligatoirement commence sa journée par Prânâyâma. Ceci est appelé Prâna agnihotra. De là est née la notion de Sagarbha Prânâyâma.
“Maintenant, les règles de sacrifice quotidien de Prâna : l’Atman est celui qui sacrifie, l’intellect son épouse, le cœur (Hrudaya) est son Autel, la chevelure, le Darbha sacré, Prâna, Apâna, Vyana, Udâna et Samâna, les 5 feux, les organes de sens, les ustensiles, les objets sensoriels, les offrandes. Le but de ce Prâna Agni Hotra est la connaissance de Bramhan. Celui qui contemple ainsi avant de commencer son Prânâyâma vivra aussi longtemps que Atma vie en lui.”
“Qu’en moi soient purifiés les 5 Prâna. Tu es Lumière. Puissé-je être délivré de toute souillure, de tout pêché.”


Le rôle de ce Prânâyâma est de purifier les sens de perception, le mental et les Nâdi de l’individu pour que tout ceux-ci qui ne sont que des expressions diverses de Prâna soient l’un avec le rituel. Il est à noter que les rituels, qu’ils soient quotidiens ou bien spécifiques, ont tous pour but d’unir l’Atma au créateur. Les Aranyaka, les Brâmhana ainsi que les Upanishad comme d’ailleurs les Gruhya Sutra (les aphorismes des rituels domestiques) reviennent très souvent sur l’importance de la pratique de Prânâyâma.
Les trois citations suivantes doivent amplement justifier l’importance de Prânâyâma dans les pensées indiennes.
Rig Veda : Celui qui évolue spirituellement par les actions justes et par la discipline de pratique de Prânâyâma s’unit à Prajâpathi.
Manu Dharma Shâstra : Exécution juste de 3 types de Prânâyâma avec récitation mentale de Pranava ou Gâyatri est l’austérité d’un très hauts niveaux (que nul ne doit négliger).
Bhagavad Guita : D’autres encore, qui se consacrent à la Pratique de Prânâyâma, offrant Prâna à l’Apâna et sacrifiant Apâna au Prâna.
Prâna est un terme d’une très grande signification dans les littératures védiques. Il est le symbole le plus commun de l’unité de l’univers. Dans un sens plus restreint Prâna désigne l’un des cinq forces vitales. Prâna avec Chandas comme le corps est le symbole de Brahman. La méditation sur Prâna pendant la récitation de Chandas assure l’union à Bramhan. Le même Aranyaka considère le Prâna comme le gardian de nos sens de perception ainsi que les fonctions mentales. Prashna Upanishad confirme que Prâna est le principe de vie. Se référant à la conception cosmogonique de Veda, le Maître Pippalâda, répond que Prajâpathi (le créateur) créa deux principes : Prâna et Rayi (la Vie et la Matière). Prâna est le pouvoir qui soutient tous les être vivant dans ce monde. Atman est l’origine de la vie tandis que Prâna est l’ombre de l’Atman, conclut le Maître. C’est d’ailleurs pour cela qu’il est dit que le Prâna amène à la connaissance de l’Atma.
Les Upanishad les plus importants déclarent que Prâna est la première Bénédiction de Prajâpathi et que Prânâyâma est le moyen d’utiliser cette première bénédiction pour connaître “celui qui est invisible que seul Prâna peut le rendre visible”.
Dans le Shiva Svarodaya, Seigneur Shiva transmet un secret à son épouse Pârvathi : “l’Univers tout comme le corps des être vivants, est la manifestation du Prâna (le soutient du Svara, le Verbe). C’est par la connaissance du Prâna que l’on atteint à la connaissance de Bramhan.
Dans le Yoga Kârnika, il est stipulé ainsi : Prânâyâma devrait être notre Dharma, notre Tapas, notre connaissance, notre yoga et tout ce que nous chérissons, car c’est uniquement par la pratique de Prânâyâma, peut-on s’unir à Bramhan. Celui que ne pratique pas les Prânâyâma, ne peut prétendre d’être un pratiquant de Yoga. Dans le chapitre IV qui aborde le sujet de Dharana, il est dit aussi que Dharana n’est que stérile sans la pratique de Prânâyâma.
La Hatha Yoga Pradipika, La Shiva Samhitha, le Yoga Sutra de Patanjali ainsi que d’autres œuvres de Yoga décrivent aussi l’importance capitale de Prânâyâma.
Comme décrit précédemment, le Prânâyâma était toujours Sagarbha, c.à.d. durant la pratique de Prânâyâma, il doit y avoir soit la répétition d’un Mantra, soit du nom du Créateur, soit le maintien de l’image de Dieu dans le champs mental.

 


« La conscience est reliée au corps par les sensations. Grâce à la respiration, elle dialogue en permanence avec l’espace énergétique dans lequel se répand âkâsa. Une exacerbation du domaine sensible de la respiration peut enclencher un nouveau mécanisme d’échange énergétique : c’est le tamis de prâna. La sensibilisation accrue des zones de contact avec le passage de l’air entraîne une utilisation radicalement différente du souffle. Pour capter le prâna, il faut déplacer les récepteurs sensibles au niveau du passage de l’air sur les muqueuses. Avant de respirer par les poumons, nous respirons par les narines ou la langue. Imaginez que votre respiration s’accomplit comme le passage d’un fil dans le chas d’une aiguille ! Ce n’est pas en percutant à l’aveuglette l’extrémité du fil que vous risquez de l’y introduire. L’entrée du fil dans le chas est déterminée par sa précision et sa lenteur. Et l’attention n’est pas distraite à ce moment-là; tout au contraire elle est mobilisée en totalité.
La naissance de chaque mouvement respiratoire ressemble à cette opération. Le départ d’un inspir, tout comme d’un expir, conditionne son utilisation prânique. La lenteur du frottement de l’air, ainsi que sa précision de contact avec les narines, déterminent la subtilité du souffle. Faute de quoi le prâna ne nourrit pas les nàdi, et la respiration reste superficielle. La naissance des mouvements du souffle conditionne leur étirement et leur répartition harmonieuse. Ainsi, une respiration lente devient une respiration pleine, subtile et gorgée de prâna. La respiration du yogi arrive à ce paradoxe que plus elle est lente et plus elle est sensible ; plus elle est lente et plus elle est nourrissante. Lenteur et sensibilité se conjuguant, elles démultiplient les aptitudes de perception. Ce qui pour le débutant est une contrainte redoutable, devient pour le yogi une source réelle d’abondance. »
Le Passage du Souffle, Traite de PranayamaRodolphe Milliat, India Universalis Éditions
 

*